La jeunesse
- Dimanche 30 octobre 2011
- Publie dansMots d'amis
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Il réfléchit les yeux en l’air :
- Il y a plusieurs choses distinctes, dit-il. Mon désir de vaincre ma mollesse et mon sentiment que j’étais redevable de cette mollesse à mes parents,et la tendance de mon corps à se laisser aller à cette mollesse. C’est drôle, vous voyez ça a commencer par la vanité, ma lutte contre l’ordre établi. Si je ne m’étais pas trouvé ridicule dans cette glace… C’est le grotesque de mon aspect physique qui m’a ouvert les yeux.
Et le grotesque apparent de certaines réjouissances familiales a achevé de m’écœurer. Vous savez, les piques-niques où l’on apporte son herbe son herbe pour pouvoir rester assis sur la route afin d’éviter la vermine. Dans un désert, j’aurais aimé ça… la salade russe, les casses-noix à escargots, les tringles à macaronis… mais que quelqu’un passe, et toutes ces formes humiliantes de la civilisation familiale, les fourchettes, les timbales en aluminium, tout a montait à la tête – je voyais rouge. Alors je lâchais mon assiette et je m’écartais pour avoir l’air d’être ailleurs – ou je m’installait au volant de l’auto vide, qui me rendait une virilité mécanique. Et pendant ce temps, mon moi mou me soufflait à l’oreille… « Pourvu qu’il reste de la salade russe et du jambon »… alors j’avais honte de moi, honte de mes parents, et je les haïssais.
-Mais vous les aimiez beaucoup ! dit Monsieur Perle.
- Certes, dit Wolf. Et cependant la vue d’un cabas à poignée cassée dont dépassent le thermos et le pain me suffit encore aujourd’hui à me soulever le cœur et me donne envie de tuer.
- Cela vous gênait vis-à-vis des observateurs possibles, dit Monsieur Perle.
- Dès ce moment, dit Wolf , ma vie extérieure a été dirigée en fonction des observateurs. C’est ce qui m’a sauvé.
- Vous considérez que vous êtes sauvé ? dit Monsieur Perle. Pour nous résumer, dans une première phase de votre existence, vous leur reprochez d’avoir encourager chez vous une tendance à la pusillanimité que vous étiez, par veulerie physique, enclin à satisfaire, et, moralement, écœuré de subir. Ce qui vous a conduit à tenter de donner à votre vie un lustre qui lui manquait, et de là à tenir, plus qu’il ne fallait, compte de l’attitude d’autrui à votre égard. Comme vous étiez dans une situation dominée par des impératifs contradictoires, il y avait forcément déception.
- Et le sentiment, dit Wolf. J’étais noyé dans le sentiment. On m’aimait trop ; et comme je ne m’aimais pas, je concluais logiquement à la stupidité de ceux qui m’aimaient… à leur malignité même – et peu à peu, je me suis construit un monde à ma mesure… sans cache-nez, sans parents- vide et et lumineux comme un paysage boréal et j’y errais, infatigable et dur, le nez droit et l’œil aigu… sans jamais cligner des paupières. Je m’y entraînais, des heures, derrière une porte et il me venait des larmes douloureuses que je n’hésitais pas répandre sur l’autel de l’héroïsme ; inflexible, dominateur, méprisant, je vivais intensément…
Il rit gaiement.
- Sans me rendre compte un instant, acheva-t-il, que je n’étais qu’un petit garçon assez gras et que le pli méprisant de ma bouche, encadré par mes joues rondes, me donnait tout juste l’air de retenir une envie de faire pipi.
- Allons, dit Monsieur Perle, les rêves d’héroïsme sont fréquents chez les jeunes enfants. Tout cela d’ailleurs me suffit à vous noter.
- C’est drôle… dit Wolf. Cette réaction contre la tendresse, ce souci du jugement d’autrui, c’était un pas vers la solitude. Parce que j’ai eu peur, parce que j’en ai eu honte, parce que j’ai été déçu, j’ai voulu jouer les héros indifférents. Quoi de plus seul qu’un héros ?
- Quoi de plus seul qu’un mort ? dit Monsieur Perle d’un air détaché.
Boris Vian, L’herbe rouge.
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